Camille présente depuis six minutes. Son vocabulaire tient, sa syntaxe tient, elle a préparé ses transitions. Et pourtant, à l'autre bout de la table, un collègue de Manchester incline la tête, cette inclinaison polie de quelqu'un qui suit à un demi-temps de retard.
Ce n'est pas son accent qui gêne, elle n'a pas de sons faux. C'est qu'elle prononce tout. Chaque voyelle reçoit sa juste part d'attention, y compris celles que personne n'écoute : le a de about, le o de official, le e de the moment. Résultat, sa phrase avance en marchant au pas, sans les creux où l'oreille anglophone se repose et repère les mots importants.
Le son qui creuse ces trous porte un nom emprunté à l'hébreu : le schwa. On le note /ə/. Il ne s'articule presque pas, il n'a pas de position propre, la bouche y est à peu près au repos.
Et c'est le son le plus fréquent de la langue.
L'essentiel
- Le schwa /ə/ est une voyelle centrale très brève, produite avec la bouche quasiment au repos. Il apparaît dans les syllabes non accentuées, quelle que soit la lettre écrite : le a de about, le e de taken, le o de reason, le u de suppose se prononcent tous de la même façon.
- L'anglais fonctionne par alternance entre syllabes fortes et syllabes faibles. Réduire les syllabes faibles au schwa est ce qui produit le rythme attendu ; prononcer chaque voyelle pleinement rend le débit régulier et plus difficile à suivre pour une oreille anglophone.
- Une trentaine de mots grammaticaux courants (of, at, for, from, can, was, to, the, a) ont une forme forte et une forme faible. Dans le flux d'une phrase, c'est la forme faible en schwa qui domine ; la forme forte est réservée à l'insistance et à la position finale.
Un son sans couleur, et sans effort
Prononcez le a de about, puis le e final de teacher, puis le o de police, puis le u de album. Écoutez : c'est le même son. Un souffle vocalisé très court, ni ouvert ni fermé, ni antérieur ni postérieur. La langue est au milieu de la bouche, les lèvres ne font rien, les mâchoires sont légèrement écartées. Le schwa est la voyelle que l'on obtient quand on ne cherche aucune voyelle en particulier.
Sa définition n'est donc pas articulatoire, elle est positionnelle. Le schwa n'existe que dans les syllabes non accentuées. C'est pour cela qu'un même mot peut le contenir ou non selon sa forme : le premier o de photograph porte l'accent et se prononce plein, alors que dans photography l'accent se déplace sur la deuxième syllabe et ce même o devient un schwa. Le mot ne change pas d'orthographe, il change de rythme.
D'où une conséquence contre-intuitive pour un francophone. En français, les syllabes se valent à peu près et la durée est stable ; on parle d'un rythme régulier, chaque syllabe recevant une part comparable. L'anglais, lui, comprime : les syllabes faibles se raccourcissent presque jusqu'à disparaître pour que les syllabes fortes ressortent. Sans compression, pas de contraste. Sans contraste, l'auditeur ne sait plus quels mots sont porteurs de sens.
Le schwa n'est donc pas une négligence de locuteur pressé. C'est le mécanisme qui rend la hiérarchie audible.
Toutes les voyelles écrites y mènent
La difficulté n'est pas de produire le son, un francophone y arrive en une minute. Elle est de savoir où il tombe, parce que l'orthographe ne le signale jamais. Les six voyelles de l'alphabet anglais peuvent toutes se réduire au schwa, et souvent dans des mots très fréquents.
Une méthode fiable : repérez d'abord la syllabe accentuée, puis considérez toutes les autres comme candidates à la réduction. Dans comfortable, l'accent est sur com ; le reste s'affaisse, ce qui donne quelque chose comme COMF-tə-bəl, en trois syllabes et non quatre. Dans separate employé comme adjectif, le a du milieu disparaît presque entièrement : SEP-rət.
Les mots longs d'origine latine sont les plus concernés, et ce sont justement ceux que l'on emploie en réunion. Government, particularly, temperature, laboratory, interesting : dans chacun, une syllabe entière se réduit ou s'efface. Les prononcer intégralement crée un effet de lecture à voix haute, correct mais lent.
- a comme dans woman
- La deuxième syllabe est un schwa, ce qui distingue woman de women à l'oral surtout par la première voyelle. On retrouve le même a réduit dans breakfast et dans Canada, où il apparaît deux fois.
- e comme dans problem
- Le e final ne se prononce ni é ni è, mais en schwa : PROB-ləm. Même chose dans children, garden, listen.
- i comme dans president
- Le i central s'efface presque : PRE-zi-dənt, où la dernière syllabe est un schwa suivi du t. Comparez avec pencil, family, possible.
- o comme dans method
- Le o final devient un schwa : ME-thəd. Idem dans purpose, custom, common.
- u comme dans support
- La première syllabe non accentuée se réduit : sə-PORT. Voyez aussi surprise, difficult, industry.
- y comme dans analysis
- Le y du milieu se réduit lui aussi : ə-NA-lə-sis. Le mot commence d'ailleurs par un schwa, comme again, ago, allow.
Les formes faibles, là où le schwa décide du rythme
Le cas le plus rentable concerne les mots grammaticaux. Prépositions, articles, auxiliaires, pronoms : ces mots portent la structure et non le sens, et l'anglais les prononce deux fois différemment selon leur place dans la phrase. Une forme forte, isolée ou accentuée. Une forme faible, en schwa, dans le flux.
Prenez can. Seul, ou en fin de phrase, il sonne plein : Yes, I can. Au milieu d'une phrase, il s'écrase : I can meet you at four devient quelque chose comme I kən meet you. Même mécanisme pour was, for, from, of, at, that quand il est conjonction. Sur une phrase de quinze mots, cela fait cinq ou six réductions, et c'est cette accumulation qui produit la musique reconnaissable de l'anglais parlé.
L'article the mérite une mention à part. Sa forme faible est un schwa devant consonne, the book, et un i bref devant voyelle, the apple. Sa forme forte, prononcée thee, est réservée à l'insistance : She's not a doctor, she's THE doctor. Prononcer systématiquement thee est une des marques les plus repérables d'un anglais appris par les yeux.
Attention toutefois : la réduction n'est pas automatique. On ne réduit pas un mot que l'on met en relief, ni un mot en fin d'énoncé. Where are you from ? Ici, from est en position finale et garde sa voyelle pleine. La règle utile tient en deux temps : réduire par défaut, restaurer quand on insiste.
Ce qui se prononce plein, ce qui s'affaisse
Les transcriptions sont approximatives et servent seulement à faire entendre le contraste ; l'important est la différence de durée entre les deux colonnes.
I'd like a cup OF tea (of prononcé plein, ov)
a cup əv tea
Of est ici purement grammatical. Sa forme faible libère l'accent pour cup et tea, les deux mots qui portent l'information.
I have TO go now (to prononcé tou)
I have tə go now
Le to infinitif est réduit dans la quasi-totalité des cas. En américain courant, have to se prononce souvent hafta, ce qui vient de cette même réduction.
She WAS waiting outside (was prononcé wozz)
She wəz waiting outside
L'auxiliaire passe au second plan et laisse ressortir waiting. Sa forme forte servirait à contredire : She WAS there, I saw her.
Thank you FOR your help (for rimant avec four)
Thank you fər your help
For accentué suggère un contraste avec autre chose. En remerciement standard, il s'efface presque complètement.
AT the end OF the day (chaque mot détaché)
ət thə end əv thə day
Quatre schwas de suite. Dans les expressions figées, la réduction est encore plus marquée que dans une phrase construite.
Trois exercices qui ne demandent pas de matériel
Le schwa s'entraîne mieux par le rythme que par le son. Cherchez d'abord à placer les temps forts, la voyelle centrale viendra d'elle-même dans les creux, parce qu'elle est ce qui reste quand on n'a plus le temps d'articuler.
Premier exercice, le fredonnement. Prenez une phrase que vous direz sûrement cette semaine, par exemple I'd like to go over the figures before the meeting. Ne la prononcez pas : bourdonnez-la, bouche fermée, en marquant seulement les syllabes fortes. Vous devriez obtenir quatre ou cinq pics, pas douze. Reprenez ensuite avec les mots, en gardant exactement le même profil.
Deuxième exercice, le tapotement. Un doigt sur la table pour chaque syllabe accentuée, à intervalles réguliers, comme un métronome lent. Les syllabes faibles doivent tenir entre deux frappes, quel que soit leur nombre. C'est cette contrainte de temps qui force la réduction : trois syllabes à caser dans un intervalle prévu pour une, il faut bien qu'elles s'affaissent.
Troisième exercice, la relecture ciblée. Prenez un paragraphe écrit par vous, en anglais, et soulignez tous les of, to, for, at, from, and, was, can, the, a. Lisez-le à voix haute en vous interdisant de prononcer une seule de ces voyelles pleinement. L'exagération est volontaire : elle recale l'oreille, qui a passé des années à faire l'inverse. Vous trouverez d'autres points de rythme classés par palier dans la grammaire anglaise niveau par niveau.
Ce que le schwa change à la compréhension
Le bénéfice le plus immédiat n'est pas à la production, il est à l'écoute. Beaucoup de gens qui lisent l'anglais sans difficulté décrochent devant un film ou une conférence, et attribuent cela à la vitesse. Ce n'est presque jamais la vitesse. C'est que les mots attendus ne sonnent pas comme prévu, parce qu'ils sont réduits.
Un francophone qui cherche l'équivalent sonore de and n'entend rien dans fish and chips, où le mot se contracte en un simple n. Il cherche have you dans une question et entend un souffle. Il cherche them et entend əm. Tant que l'oreille attend des formes pleines, elle les rate toutes, et le cerveau s'épuise à reconstruire.
Apprendre à produire le schwa revient donc à apprendre à l'entendre. Les deux vont ensemble, c'est même l'argument le plus solide en faveur d'une pratique orale plutôt que d'une révision silencieuse : on ne repère pas dans un flux un son qu'on n'a jamais fabriqué soi-même. C'est aussi vrai pour d'autres points, comme les deux sons du th, qui posent moins un problème d'articulation que de discrimination.
Reste une question que les apprenants posent souvent : faut-il viser cette réduction quand on n'a aucune ambition d'accent natif ? Oui, et pour une raison purement pratique. Un accent français en anglais ne coûte rien, il est même plutôt bien accueilli. Un rythme français en anglais, lui, oblige l'interlocuteur à travailler. La différence entre les deux tient à ce petit son sans couleur.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le schwa en anglais ?
C'est une voyelle centrale très brève, notée /ə/, produite avec la bouche presque au repos : ni ouverte ni fermée, lèvres immobiles, langue au milieu. Elle n'apparaît que dans les syllabes non accentuées, et elle correspond à n'importe quelle voyelle écrite : le a de about, le e de open, le o de reason, le u de album se prononcent tous de la même façon. C'est le son le plus fréquent de l'anglais parlé, parce que la majorité des syllabes d'une phrase ne sont pas accentuées.
Comment savoir si une voyelle se prononce en schwa ?
Repérez d'abord la syllabe accentuée du mot : c'est la seule qui garde à coup sûr une voyelle pleine. Les autres sont candidates à la réduction, quelle que soit leur orthographe. L'accent pouvant se déplacer selon la forme du mot, la même lettre change de statut : le premier o de photograph est plein, celui de photography devient un schwa. En cas de doute, un dictionnaire en ligne donne la transcription phonétique et le signale par le symbole /ə/.
Quelle est la différence entre forme forte et forme faible ?
Une trentaine de mots grammaticaux anglais ont deux prononciations. En position isolée, en fin d'énoncé ou quand on insiste, ils gardent leur voyelle pleine : Yes, I can. Dans le flux d'une phrase, ils se réduisent au schwa : I can call you back devient I kən call you back. Cela concerne notamment of, to, for, from, at, and, was, were, can, the et a. Réduire par défaut et restaurer la forme forte pour insister est une règle qui couvre la plupart des situations.
Est-ce grave de prononcer toutes les voyelles pleinement ?
Ce n'est pas une faute et vous resterez compris. En revanche, l'absence de contraste entre syllabes fortes et faibles supprime les repères sur lesquels une oreille anglophone s'appuie pour identifier les mots importants, ce qui rend l'écoute plus fatigante sur la durée. C'est souvent ce qui explique qu'un anglais grammaticalement solide donne une impression de raideur. Travailler la réduction change davantage le confort d'écoute de vos interlocuteurs que la couleur de votre accent.
Le schwa existe-t-il en français ?
Le français a un son proche, le e caduc de petit ou de je le vois, qui s'efface d'ailleurs volontiers à l'oral. La différence est de fonction : en anglais, le schwa est le résultat d'un système d'accentuation qui comprime toutes les syllabes faibles, y compris à l'intérieur des mots longs. En français, l'accentuation est bien moins contrastée et les syllabes gardent des durées comparables. C'est ce décalage de rythme, plus que le son lui-même, qui demande un entraînement.
Pour aller plus loin
- La grammaire anglaise, niveau par niveauToutes les fiches du lot rangées par palier du CECRL, de A1 à C1. Utile pour situer ce que vous révisez par rapport à ce qui vient ensuite.
- Le th anglais, ses deux sonsL'autre point de prononciation qui se joue à l'oreille avant de se jouer dans la bouche, avec un exercice de discrimination.
- Les nombres, les dates et les montantsLà où les formes faibles se voient le plus, parce que and et of y reviennent sans arrêt dans des séquences figées.
- Le test de niveauUn repère pour savoir où vous vous situez sur l'échelle de dix niveaux, et quels points de rythme sont attendus au palier suivant.
Dans le dossier Ressources
- ConjugaisonLes verbes irréguliers anglais, classés par sonoritéRangés par ordre alphabétique, ils sont deux cents cas particuliers. Rangés par la façon dont ils sonnent, ils forment une petite dizaine de familles, et la plupart s'apprennent par groupes entiers.
- GrammaireLa grammaire anglaise, niveau par niveauOn révise rarement la grammaire dans l'ordre. On révise le point qui a fait trébucher hier, puis un autre, sans savoir s'il fallait le savoir déjà. Cette page range les règles par palier, pour que vous sachiez ce qui vous attend et ce qui peut patienter.
- ConjugaisonLe présent simple et le présent en -ing, et lequel choisirL'anglais a deux présents là où le français en a un. Ce n'est pas une subtilité de style : choisir l'un ou l'autre change ce que la phrase raconte. Voici la frontière, et les cas où elle se déplace.
