Camille prépare un entretien en anglais pour jeudi. Elle a une liste sur son bureau, écrite au fil des semaines : les prépositions de lieu, since et for, l'ordre des adjectifs, quelque chose sur le past perfect qu'elle n'a jamais vraiment compris. Sept points, aucun classement, et trois soirs devant elle.
La question qu'elle se pose n'est pas « comment ça marche ». C'est « lequel d'abord ». Et là, aucune de ses fiches ne répond.
La grammaire anglaise a une particularité qui déroute les francophones : ses débuts sont d'une simplicité désarmante, presque pas de conjugaisons, pas d'accords d'adjectifs, pas de genre. Puis la difficulté arrive tard, d'un coup, et elle porte sur des choses que le français ne distingue pas du tout. Le présent en deux formes. Le passé en quatre temps. Des verbes qui changent de sens selon ce qui les suit.
D'où l'intérêt de savoir dans quel ordre ces murs se présentent. Non pour respecter un programme, mais pour ne pas s'acharner sur un point de niveau B2 quand le trou est en A2, ce qui arrive plus souvent qu'on ne l'imagine.
L'essentiel
- La grammaire anglaise concentre sa difficulté sur quatre chantiers successifs : les deux formes du présent, la distinction entre passé simple et present perfect, l'antériorité avec le past perfect, puis les constructions verbales et les nuances modales.
- Le Cadre européen commun de référence décrit six paliers, de A1 à C2, en termes de ce que l'apprenant sait faire. L'échelle Berlitz en compte dix, plus fine, ce qui permet de situer un progrès à l'intérieur d'un même niveau du CECRL.
- Les points qui posent le plus de problèmes aux francophones ne sont pas les plus complexes, mais ceux dont le français n'a pas d'équivalent : le present perfect, les prépositions spatiales, le choix entre gérondif et infinitif après un verbe.
Comment lire une échelle de niveaux sans s'y enfermer
Un niveau ne se mesure pas en règles connues. Le Cadre européen décrit des capacités : à A2, vous vous débrouillez dans des échanges simples et prévisibles ; à B1, vous tenez une conversation sur un sujet familier et racontez un événement passé ; à B2, vous argumentez et vous nuancez. La grammaire suit ces besoins, elle ne les précède pas.
C'est pour cela que l'ordre proposé ici n'est pas arbitraire. Le present perfect apparaît autour de B1 parce que c'est le moment où l'on commence à relier un fait passé à maintenant, et pas avant. Le past perfect vient ensuite, quand on raconte assez long pour avoir besoin de deux passés distincts. La forme sert le récit.
L'échelle Berlitz compte dix niveaux, qui se superposent aux six du Cadre européen en les découpant plus finement. Un apprenant peut ainsi progresser du niveau 4 au niveau 5 sans avoir l'impression de stagner pendant un an à l'intérieur d'un B1 très large. Cette granularité est surtout utile pour repérer où le travail porte.
Reste que personne n'avance en bloc. On peut comprendre un podcast de niveau B2 et confondre encore in et on, parce que la compréhension et la production ne progressent pas au même rythme. Repérer ces décalages vaut mieux que les corriger dans l'ordre.
A1 et A2 : les fondations qui se posent vite et se fissurent tard
Les débuts sont trompeusement rapides. Le verbe be, l'article, le pluriel en -s, le présent simple avec son unique irrégularité à la troisième personne : she works, he lives. Un francophone couvre cela en quelques semaines et se croit lancé.
Le premier vrai obstacle est la coexistence de deux présents. I work here dit une situation stable, I'm working from home this week dit une période en cours. Le français utilise la même forme pour les deux, donc l'oreille ne signale rien, et l'erreur passe inaperçue longtemps. Beaucoup d'apprenants avancés surutilisent encore la forme en -ing pour cette raison.
Le second, c'est la préposition. Personne n'annonce à un débutant qu'il devra choisir entre in the street et on the street selon le pays, ou expliquer pourquoi on dit on the bus mais in the car. Ces choix ne se déduisent pas, ils s'installent par exposition, et c'est ce que l'on constate en travaillant les prépositions de lieu une par une.
À A2 s'ajoutent le passé simple avec sa liste de verbes irréguliers, le futur avec will et going to, les comparatifs. Rien de conceptuellement difficile. Beaucoup de mémorisation.
B1 : le palier où le passé se dédouble
C'est ici que la grammaire anglaise cesse d'être une version simplifiée du français. Le present perfect n'a pas d'équivalent : I have lived in Lyon for three years dit que j'y vis encore, I lived in Lyon for three years dit que c'est fini. La forme choisie porte l'information, pas le contexte.
Ce mécanisme entraîne avec lui une famille de mots qui cristallisent la difficulté. Le choix entre since et for dépend d'une seule question, celle de savoir si l'on donne un point de départ ou une durée. Les adverbes still, yet et already découpent, eux, la même zone temporelle en trois positions différentes.
B1 installe aussi le conditionnel avec if, les propositions relatives, le discours indirect, le passif. Autant de structures qui servent à raconter et à rapporter, deux choses que l'on fait dès qu'une conversation dépasse trois répliques.
Le symptôme d'un B1 fragile est reconnaissable : la personne se fait comprendre sans difficulté, mais elle rend tous ses passés au prétérit. Le message passe, la précision temporelle disparaît.
- Present perfect
- Relie un fait passé au moment présent. She has just finished the report. Le résultat compte maintenant, pas la date.
- Present perfect ou passé simple
- Le choix dépend de la clôture. We have worked together twice, la collaboration peut reprendre. We worked together in 2019, elle appartient au passé.
- Conditionnel en if
- If they call, tell them I'm out pour une hypothèse réaliste ; If I had more time, I would rewrite it pour une hypothèse écartée.
- Discours indirect
- Le temps recule d'un cran. He said he was tired rapporte un « I am tired » entendu plus tôt.
- Passif
- Déplace l'attention vers ce qui subit l'action. The decision was made last week, sans dire par qui, ce qui est parfois exactement l'objectif.
B2 : l'antériorité, et les verbes qui changent de sens
À B2, il faut deux passés simultanément. When we arrived, the meeting had already started : le prétérit place le repère, le past perfect place ce qui le précède. Sans cette forme, l'ordre des faits repose sur l'ordre des phrases, ce qui ne tient plus dans un récit long. Savoir quand le past perfect devient nécessaire est probablement le point qui sépare le plus nettement un B1 solide d'un B2 débutant.
L'autre chantier concerne ce qui suit un verbe. I stopped smoking et I stopped to smoke racontent deux choses opposées, et ce n'est pas une exception isolée : remember, forget, try se comportent de la même manière. Ailleurs, la contrainte est purement mécanique, avoid et manage n'acceptent pas la même suite.
S'ajoutent les modaux au passé, qui expriment le regret et le reproche (you should have told me), les structures de mise en relief, l'ordre des mots dans les questions enchâssées. Beaucoup de ces points ne bloquent pas la communication. Ils décident de l'impression laissée.
Un exemple discret et redoutable : l'ordre des adjectifs. Personne ne l'enseigne, tout le monde l'entend. A nice old wooden table passe, a wooden old nice table arrête l'oreille d'un anglophone sans qu'il sache dire pourquoi.
C1 : le moment où la règle cède la place au registre
À ce niveau, la question n'est plus de savoir si la phrase est correcte. Elle l'est. La question est de savoir ce qu'elle produit sur celui qui l'écoute, et l'écart entre deux formulations justes devient l'essentiel du travail.
Cela passe par les modaux nuancés, qui séparent l'ordre de la suggestion, l'hypothèse prudente de l'affirmation. Comparez we need to reconsider this et we might want to reconsider this : même contenu, deux rapports de force. Par les inversions et les constructions de mise en avant, aussi, qui appartiennent à l'écrit soutenu : rarely have I seen such a clean dataset.
Le reste tient au collocation et à l'idiome. On dit heavy rain, pas strong rain, et make a decision, pas do a decision. Ces associations ne relèvent d'aucune règle, seulement d'un usage, et elles ne s'installent qu'à force de lecture et d'écoute attentive.
C'est aussi le palier où l'on désapprend. Beaucoup de tournures apprises en cours sont grammaticalement irréprochables et jamais employées par un locuteur natif dans le contexte visé, et repérer ce décalage demande d'entendre la langue plus que de l'étudier.
Quatre corrections qui reviennent chez les francophones avancés
Aucune de ces phrases ne bloque la compréhension. Chacune signale néanmoins qu'un point n'est pas installé.
I am working here since 2019.
I have been working here since 2019.
Une action commencée dans le passé et toujours en cours demande un perfect, jamais un présent.
I have seen him yesterday.
I saw him yesterday.
Une date passée et close impose le prétérit. Le present perfect refuse les repères temporels achevés.
She suggested me to call back.
She suggested that I call back.
Suggest ne se construit pas avec un complément d'objet indirect suivi d'un infinitif, contrairement à tell ou ask.
I look forward to hear from you.
I look forward to hearing from you.
Ici to est une préposition, pas la marque de l'infinitif : ce qui suit se met en -ing.
Par où commencer quand tout semble urgent
Revenons à la liste de Camille et à ses trois soirs. La méthode qui fonctionne consiste à traiter d'abord ce qui change le sens, ensuite ce qui change l'impression. Confondre present perfect et prétérit fait dire autre chose que ce qu'on voulait dire. Inverser deux adjectifs fait seulement sonner étranger.
Un second tri est utile : distinguer ce qui se comprend d'un raisonnement de ce qui ne s'obtient que par exposition. Le past perfect s'explique en cinq minutes et s'applique le soir même. Les prépositions et les collocations, non, elles demandent des mois d'écoute et aucune fiche ne raccourcit ce délai. Autant investir la révision de dernière minute là où elle produit un effet.
Reste à savoir où vous en êtes réellement, ce qui est la partie la plus difficile à faire seul. On surestime volontiers son niveau à l'oral et on le sous-estime à l'écrit. Un test de positionnement donne un repère extérieur, et il est gratuit.
Une dernière chose, qui vaut pour tous les paliers. Un point de grammaire n'est acquis ni quand vous le comprenez, ni quand vous réussissez l'exercice, mais quand vous le produisez sans y penser dans une phrase que vous n'avez pas préparée. C'est pour cela que la révision silencieuse plafonne toujours, et qu'il faut à un moment parler pour de vrai.
Questions fréquentes
Dans quel ordre faut-il apprendre la grammaire anglaise ?
L'ordre le plus efficace suit les besoins de communication plutôt que la logique des manuels. On commence par le présent sous ses deux formes et le passé simple, puis le present perfect quand on veut relier un fait passé au moment présent, puis le past perfect quand on raconte assez long pour avoir besoin de deux passés. Les constructions verbales et les nuances modales viennent ensuite. Les prépositions et les collocations, elles, s'installent en continu, par exposition, à tous les niveaux.
Quel est le point de grammaire le plus difficile pour un francophone ?
Le present perfect arrive presque toujours en tête, parce que le français n'a pas de forme équivalente : le passé composé ressemble au present perfect sans en avoir le fonctionnement. I have seen him et I saw him se traduisent tous deux par « je l'ai vu », alors que le premier laisse la situation ouverte et le second la referme. Viennent ensuite les prépositions spatiales et le choix entre gérondif et infinitif après un verbe, deux domaines où la logique aide peu.
À quel niveau du CECRL correspond un anglais professionnel courant ?
On situe généralement l'aisance professionnelle autour de B2 : vous participez à une réunion, vous défendez une position, vous comprenez un interlocuteur qui ne ralentit pas pour vous. Grammaticalement, cela suppose de maîtriser les deux passés, l'antériorité avec le past perfect, le conditionnel et les principales constructions verbales. C1 ajoute la finesse de registre, utile en négociation ou en encadrement, plutôt que de nouvelles structures.
Peut-on progresser en grammaire sans parler ?
On peut comprendre, oui, et beaucoup d'apprenants comprennent très bien des règles qu'ils n'appliquent jamais spontanément. La bascule entre savoir et automatisme demande de produire la forme sous contrainte de temps, c'est-à-dire dans une conversation où l'on ne peut pas réfléchir trois secondes. C'est la raison pour laquelle un travail purement écrit finit par plafonner, quel que soit le sérieux de la révision.
Comment savoir quel est mon niveau réel ?
L'auto-évaluation est peu fiable, surtout parce que compréhension et production ne progressent pas ensemble : on se croit meilleur qu'on ne l'est à l'oral, souvent moins bon qu'on ne l'est à l'écrit. Un test de positionnement extérieur, qui évalue les deux séparément, donne un repère plus juste. Il sert aussi à identifier les points anciens restés fragiles, qui bloquent parfois davantage que les points non encore abordés.
Les points de grammaire traités en détail
- Since ou forUne seule question à se poser avant de choisir, et elle porte sur ce que vous donnez : un point de départ ou une durée.
- Le past perfectLe moment exact où deux passés deviennent nécessaires dans un même récit, et ce qui se perd sans lui.
- Gérondif ou infinitifLes verbes qui changent de sens selon ce qui les suit, et la liste courte qui sert vraiment à l'oral.
- L'ordre des adjectifsUne règle que personne n'enseigne et que tout le monde entend, y compris ceux qui ne sauraient pas l'énoncer.
Dans le dossier Ressources
- ConjugaisonLes verbes irréguliers anglais, classés par sonoritéRangés par ordre alphabétique, ils sont deux cents cas particuliers. Rangés par la façon dont ils sonnent, ils forment une petite dizaine de familles, et la plupart s'apprennent par groupes entiers.
- ConjugaisonLe présent simple et le présent en -ing, et lequel choisirL'anglais a deux présents là où le français en a un. Ce n'est pas une subtilité de style : choisir l'un ou l'autre change ce que la phrase raconte. Voici la frontière, et les cas où elle se déplace.
- GrammaireA, an, the : l'article anglais en trois questionsTrois petits mots, et un français qui hésite déjà. Le problème n'est pas leur sens, c'est que l'anglais et le français ne posent pas la même question avant de choisir. Voici laquelle poser, dans quel ordre.
