Une visioconférence à quinze heures, cinq participants, trois pays. À quinze heures pile, Karin est là, caméra allumée, document partagé prêt. À quinze heures deux, Marc arrive et s'excuse d'un geste. À quinze heures sept, deux carrés s'allument coup sur coup et l'un des deux explique en riant qu'il sortait d'un autre appel qui n'en finissait pas.
Karin ne rit pas. Elle ne dit rien non plus, ce qui est pire. Pendant cinq minutes, elle a regardé son écran en se demandant si la réunion comptait vraiment pour les autres, et elle vient de décider, sans le formuler, que ce dossier avancera plus lentement qu'elle ne l'espérait.
De l'autre côté, personne n'a l'impression d'avoir mal agi. Sept minutes, sur une réunion d'une heure, avec un motif professionnel valable. Le retard n'était pas un manque d'égard, c'était le résultat d'un arbitrage : la conversation en cours méritait d'être terminée.
Les deux camps ont raison selon leur propre grille. Et aucun des deux ne sait qu'il en utilise une.
L'essentiel
- Selon les milieux, une heure annoncée fonctionne soit comme un engagement chiffré qu'on tient au chiffre près, soit comme un repère souple que les événements en cours peuvent déplacer sans que la parole donnée soit remise en cause.
- Le malentendu porte rarement sur l'heure elle-même : il porte sur ce que le retard, l'ordre du jour ou la réunion qui déborde sont censés dire de l'importance accordée à l'autre.
- Deux gestes désamorcent la plupart des frictions : annoncer un décalage avant qu'il ne soit constaté, et dire explicitement, en début de rencontre, quelle heure de fin on a en tête.
Deux façons de tenir une promesse
Dans la première logique, l'heure est un contenu. « Dix heures » veut dire dix heures, et l'écart se mesure. Y arriver à dix heures quatre n'est pas une approximation acceptable, c'est un manquement léger mais réel, qui appelle un mot. Le temps y est traité comme une ressource découpée en tranches : on en réserve une pour vous, elle a des bords, et déborder revient à prendre celle de quelqu'un d'autre.
Dans la seconde, l'heure est un cadre. « Dix heures » situe le moment sans le figer, et ce qui compte est la séquence : ce qui doit avoir lieu aura lieu, dans l'ordre, une fois les personnes réunies. La conversation en cours, le client qui rappelle, le collègue qui passe la tête par la porte, tout cela a une légitimité que l'horloge n'annule pas. Interrompre un échange vivant pour respecter un chiffre y paraît étrange, presque impoli.
On résume souvent cette différence par une opposition entre cultures monochrones et polychrones, ou entre contexte fort et contexte faible. Ces grilles de lecture circulent depuis longtemps dans les formations et elles rendent service, à condition de les prendre pour ce qu'elles sont : des repères pour observer, pas des étiquettes à coller sur des passeports. Personne n'est monochrone à cent pour cent, et le même cadre professionnel peut basculer d'un registre à l'autre selon qu'on est en réunion de comité ou en pause café.
Ce qui rend la friction si vive, c'est que chacune des deux logiques dispose d'un vocabulaire moral. D'un côté, être à l'heure c'est respecter les autres. De l'autre, rester disponible pour ce qui se présente c'est respecter les autres. Les mêmes mots, deux comportements opposés.
La ponctualité ne se mesure pas partout au même endroit
Une même personne applique plusieurs seuils dans la même journée sans y penser. Le train, on ne le rate pas. Le rendez-vous médical, on l'anticipe. Le dîner chez des amis, on l'arrondit vers le haut, et arriver pile à l'heure passerait même pour une maladresse dans beaucoup d'endroits, l'hôte n'étant pas encore prêt. Le seuil dépend donc moins du pays que du type de situation, et c'est déjà une bonne nouvelle : vous savez naviguer entre plusieurs régimes de ponctualité, vous le faites chez vous.
Ce qui change d'un milieu à l'autre, c'est la hiérarchie de ces seuils et l'ampleur de la tolérance. Dans beaucoup d'entreprises d'Europe du Nord et d'Amérique du Nord, la réunion interne est traitée comme le train : elle commence au chiffre annoncé, et les premières minutes ne sont pas une zone d'arrivée mais du travail déjà entamé. Ailleurs, en Méditerranée, en Amérique latine, dans une partie du Moyen-Orient et de l'Asie du Sud, la réunion interne relève plutôt du dîner entre amis, avec un sas d'installation implicite pendant lequel on se salue, on demande des nouvelles, on attend les derniers.
La confusion vient de ce que le sas est invisible pour qui ne le connaît pas. Celui qui arrive à l'heure dans un environnement à sas croit que tout le monde le fait attendre. Celui qui arrive pendant le sas dans un environnement sans sas croit qu'il est arrivé au début.
L'observation utile n'est donc pas « ici on est en retard », mais : à quel moment le vrai début a-t-il lieu ? Regardez qui parle en premier, ce qui se dit pendant les cinq premières minutes, et si l'ordre du jour est ouvert avant ou après l'arrivée du dernier participant. Deux réunions suffisent en général pour trancher.
Reste que dans certains contextes professionnels, la marge est nulle et se lit comme un engagement chiffré : les usages allemands de réunion, par exemple, se travaillent avec les codes du bureau du pays plutôt qu'à l'intuition.
L'ordre du jour : programme ou intention ?
Le document envoyé la veille peut avoir deux statuts très différents. Programme : chaque point a une durée, on les traite dans l'ordre, ce qui n'y figure pas attend la prochaine fois, et arriver avec un sujet non prévu s'annonce à l'avance. Intention : la liste dit ce qui préoccupe le groupe, l'ordre s'adapte, et le point qui s'avère brûlant prend la place des autres parce que ce serait absurde de l'écourter pour respecter une minuterie.
Un même fichier, deux lectures, et des reproches symétriques. Le premier camp trouve le second désorganisé, il sort de la réunion sans savoir ce qui a été décidé, et il refera trois fois le tour du même sujet. Le second trouve le premier rigide, il a vu passer une question importante sans qu'on lui laisse le temps de la poser, et il repart avec le sentiment qu'on a coché des cases.
Le geste qui coûte le moins est de nommer le statut du document. « Voici les quatre points, je propose qu'on garde vingt minutes pour le troisième, qui est celui qui bloque » : la phrase prend dix secondes et elle installe une règle commune, sans exiger de personne qu'il change de culture. Elle fonctionne dans les deux sens, y compris quand c'est vous le plus souple des participants.
La fin de réunion mérite le même traitement. Dans les environnements où l'heure est un contenu, l'horaire de fin est aussi ferme que celui de début, et prolonger de dix minutes revient à empiéter sur un autre engagement déjà pris. Ailleurs, la réunion s'arrête quand le sujet est traité, et partir avant, agenda à l'appui, peut passer pour un désintérêt. Dire dès l'ouverture « je dois vous quitter à onze heures pile » évite d'avoir à choisir entre les deux.
Quatre questions à se poser en arrivant dans un nouvel environnement
- Quand commence-t-on vraiment ?
- Comparez l'heure annoncée et le moment où le premier point de fond est abordé. L'écart, s'il est stable, est une norme locale et non un dérapage.
- Que fait-on des interruptions ?
- Un téléphone qui sonne pendant la réunion, une porte qui s'ouvre : on suspend ou on ignore ? La réponse dit beaucoup du régime temporel de la maison.
- Comment annonce-t-on un décalage ?
- Par message avant l'heure, en arrivant, ou pas du tout ? Alignez-vous sur l'usage le plus prévenant que vous observez, jamais sur le plus relâché.
- Qui décide de la fin ?
- L'horloge, la personne la plus haut placée, ou l'épuisement du sujet ? Savoir cela vous évite de partir au mauvais moment.
Le retard annoncé change tout, ou presque
Il existe une pratique qui fonctionne dans presque tous les environnements observés, et c'est la seule de cet article qui approche l'universel : prévenir. Un message envoyé avant l'heure prévue, avec une nouvelle heure d'arrivée, transforme un manquement en information. Le même retard, constaté sans avoir été annoncé, laisse l'autre seul avec ses hypothèses, et les hypothèses sont rarement flatteuses.
La nuance porte sur le contenu du message. Dans les milieux où l'heure est un chiffre, on donne un nouveau chiffre et on s'arrête là : « je serai là à dix heures douze ». Dans ceux où elle est un cadre, le motif compte davantage que la minute, et mentionner ce qui vous retient, un client, un enfant, un transport, vaut mieux qu'une précision de chronomètre qui pourra de toute façon être démentie.
Symétriquement, si vous attendez quelqu'un et que personne n'a prévenu, la lecture la plus économique n'est pas la négligence. Ce peut être un environnement où prévenir pour sept minutes paraîtrait exagérément solennel, presque théâtral. Un simple « on vous attend, dites-nous si vous voulez qu'on commence sans vous » règle la question sans reproche.
Et quand la friction est déjà installée, elle se nomme. « J'ai remarqué qu'on démarre souvent avec quelques minutes de décalage, c'est l'usage chez vous ? De mon côté, j'enchaîne à l'heure pile après, donc j'aurai besoin qu'on tienne la fin. » Deux phrases, aucun jugement, et un problème qui devient un sujet de conversation.
Dire l'heure sans mettre l'autre en défaut
Les formulations de gauche ne sont pas fausses, elles laissent seulement l'autre deviner ce que vous attendez, ou l'accusent sans le dire.
On se rappelle rapidement pour finaliser.
Je vous propose jeudi à onze heures, trente minutes.
L'adverbe ouvre autant d'interprétations qu'il y a de participants. Une date, une heure, une durée : plus rien à deviner.
Bon, apparemment tout le monde n'est pas encore là…
On démarre sur le premier point, je referai le résumé pour les suivants.
La première phrase désigne des coupables absents. La seconde protège votre horaire sans mettre personne en cause.
Il faudrait qu'on soit un peu plus ponctuels.
Je bloque de neuf à dix, j'ai un autre rendez-vous ensuite.
Le reproche collectif ne change rien. Une contrainte personnelle explicite est reçue sans résistance.
Désolé, je suis en retard, il y avait un monde fou.
Message envoyé avant l'heure : je serai là dans dix minutes, commencez sans moi.
L'excuse arrive après le constat, donc trop tard. L'information envoyée avant laisse à l'autre la possibilité de s'organiser.
Le malaise est réciproque, et il se dit
On raconte volontiers l'inconfort de celui qui attend. Celui de l'autre est moins documenté et tout aussi réel. Être coupé au milieu d'une phrase parce que la pendule affiche l'heure de fin, voir son interlocuteur regarder son écran pendant qu'on termine une idée, s'entendre dire qu'on reprendra la semaine prochaine alors que le sujet était mûr : cela s'éprouve comme un désintérêt pour ce qu'on avait à dire, et parfois pour soi.
Karin, dans la visioconférence du début, a lu sept minutes comme un signal sur la valeur du dossier. Ses interlocuteurs ont peut-être lu son silence comme de la froideur, et sa façon de clore à l'heure pile comme une manière de dire que la conversation ne l'intéressait pas. Personne n'a émis le moindre signal volontaire. Tous en ont reçu plusieurs.
C'est pour cette raison que la solution est presque toujours verbale et presque jamais disciplinaire. On ne corrige pas un rapport au temps en rappelant les règles ; on gagne beaucoup en expliquant sa propre contrainte, en demandant celle de l'autre, et en fixant pour la relation une convention qui n'appartient à aucune des deux cultures d'origine. C'est l'objet même des formations interculturelles, qui partent des frictions déjà vécues plutôt que de généralités sur les pays.
Un détail mérite d'être noté pour finir. Les journées ne se découpent pas partout aux mêmes endroits, et un horaire de réunion qui vous paraît absurde tient souvent à une organisation de la journée entière, avec ses pauses longues, ses fins d'après-midi actives et ses soirées décalées : le cas espagnol, avec un dîner qui commence vers vingt-deux heures, s'explique bien mieux ainsi que par une quelconque désinvolture. Avant de conclure qu'un partenaire gère mal son temps, il vaut la peine de regarder à quoi ressemble sa journée complète.
Questions fréquentes
Faut-il arriver à l'heure pile ou avec quelques minutes d'avance ?
Pour un rendez-vous professionnel dans un environnement où l'heure est prise au chiffre près, prévoyez d'être sur place quelques minutes avant, de façon à être installé et disponible à l'heure dite. Pour une invitation privée, l'avance est souvent malvenue : l'hôte finit ses préparatifs, et un léger décalage vers le haut est fréquemment attendu. La règle pratique consiste à distinguer les situations où l'on vous attend pour travailler de celles où l'on vous reçoit.
Comment prévenir d'un retard sans se justifier longuement ?
Envoyez un message court avant l'heure prévue, avec une nouvelle heure d'arrivée et, si c'est utile, une consigne : commencez sans moi, ou attendez-moi pour le second point. Le fait d'écrire avant que le retard soit constaté suffit à changer sa nature, il devient une information et non un manquement. Les explications détaillées peuvent attendre l'arrivée, et souvent personne ne les demandera.
Que faire quand une réunion déborde et que j'ai un autre rendez-vous ?
Annoncez votre heure de départ à l'ouverture, pas à la dernière minute. Une phrase du type « je dois vous quitter à onze heures, j'ai un engagement ensuite » désamorce complètement l'interprétation d'un départ comme un désintérêt. Si vous devez partir malgré tout au milieu d'un échange, proposez une suite concrète, un créneau ou un point écrit, pour montrer que le sujet continue d'exister pour vous.
Existe-t-il des pays où le retard est normal ?
La question se pose mal, car la tolérance dépend beaucoup du type de situation et du milieu professionnel, davantage que du pays pris en bloc. Dans certains environnements, la réunion interne comporte un sas d'installation implicite de quelques minutes, tandis que le rendez-vous avec un client extérieur ou l'administration se tient à l'heure exacte. Plutôt que de chercher une liste, observez à quel moment le premier point de fond est abordé : c'est le vrai début local.
Comment dire à un partenaire étranger que ses délais sont trop flous ?
Ne parlez pas de son comportement, parlez de votre contrainte. Remplacez « il faudrait être plus précis » par « j'ai besoin du document mardi avant midi pour tenir ma propre échéance ». Bannissez de vos propres messages les adverbes de délai, bientôt, rapidement, dès que possible, qui invitent l'autre à appliquer son étalon. Une date, une heure, et la raison de l'échéance : c'est ce qui se négocie le plus facilement.
Pour aller plus loin
- Formations interculturellesTravailler les frictions concrètes d'une relation professionnelle, réunions, délais, décisions, pour les collaborateurs en mobilité comme pour les équipes à distance.
- Vivre et travailler en AllemagneCe que l'heure annoncée engage dans beaucoup de bureaux allemands, avec le reste des usages d'installation et de travail.
- Pourquoi les Espagnols dînent-ils à vingt-deux heures ?Comment une journée entière se réorganise autour d'une longue pause, et ce que cela change à l'heure des repas et de la vie sociale.
- Ouvrir et fermer un courriel professionnel en anglaisLes tournures pour annoncer une échéance, relancer sans brusquer et clore un message, côté britannique comme américain.
Dans le dossier Repères
- Au travailQue dit votre silence en réunion multiculturelle ?Un participant se tait pendant toute une visioconférence. Chacun autour de la table y met ce qu'il veut : approbation, retrait, désaccord poli. Le blanc, lui, ne dit rien tout seul, et c'est bien le problème.
- Au travailComment donner un retour négatif sans casser la relation ?Un retour négatif se joue rarement sur le courage de celui qui parle. Il se joue sur ce que l'autre reconstruit à partir de vos mots, avec ses propres habitudes de lecture. Et une phrase prudente peut arriver amputée de tout ce qui comptait.
- Au travailFaut-il dire les choses ou les faire comprendre ?Vous êtes sorti d'une réunion certain que c'était validé. Trois semaines plus tard, rien n'a bougé, et personne ne vous a menti. Entre dire les choses et les faire comprendre, il y a un écart de pratiques qui s'apprend, et des façons très concrètes de le combler.
