Pourquoi les Chinois évitent-ils le chiffre quatre ?

Un ascenseur qui saute du troisième au cinquième, une chambre d'hôtel qui n'existe pas, un prix qui se termine par huit. Derrière ces détails, une coïncidence sonore du mandarin, et une longue habitude de ne pas la tenter.

Berlitz FranceCuriosités5 minutes de lecture

Panneau de boutons en acier brossé dans l'ascenseur vitré d'une tour résidentielle, avec la ville en arrière-plan flou derrière la paroi de verre.
Dans beaucoup d'immeubles, la numérotation des étages raconte autre chose qu'un simple empilement de niveaux.

Mei fait visiter un appartement à un couple d'expatriés, dans une tour récente de Shanghai. Dans l'ascenseur, l'homme regarde le panneau et fronce les sourcils. Il compte : 1, 2, 3, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 15. Il redemande à quel étage ils montent.

« Au quinzième », répond Mei. Puis, en souriant : « Le douzième, en fait. »

Personne dans l'immeuble ne croit sérieusement que le quatrième étage porte malheur. Le promoteur, lui, sait que les appartements y partiraient moins vite et moins cher. La superstition a beau s'être diluée, elle continue de se lire dans les prix, et donc dans les plans.

L'essentiel

  • En mandarin, quatre (sì) et mort (sǐ) ne se distinguent que par le ton, une proximité sonore que l'on retrouve en cantonais et, par emprunt au chinois, en japonais et en coréen.
  • Cette gêne se voit dans les numérotations d'étages et de chambres, dans certains numéros de téléphone et plaques d'immatriculation, et sur le marché immobilier où les niveaux concernés se négocient parfois un peu moins cher.
  • Le huit fonctionne à l'inverse : son nom évoque la prospérité, ce qui explique les prix qui se terminent par huit et les dates choisies pour ouvrir un commerce.

La réponse tient en deux syllabes

Le mandarin est une langue à tons : la même syllabe change de sens selon la hauteur et le mouvement de la voix. Quatre se dit sì, avec un ton descendant. Mort se dit sǐ, avec un ton qui plonge puis remonte. Deux mots différents, deux caractères différents, mais un voisinage sonore qui saute à l'oreille dès qu'on prononce l'un ou l'autre un peu vite.

C'est tout. Il n'y a pas de récit fondateur, pas de dynastie maudite, pas de bataille perdue un quatrième jour du quatrième mois. Le chiffre ne gêne pas par ce qu'il représente, il gêne par ce qu'il rappelle en passant.

Le phénomène déborde largement le mandarin. En cantonais, la même parenté sonore existe. En japonais et en coréen, où le mot pour quatre a été emprunté au chinois avec les caractères, elle a voyagé avec lui, ce qui explique que les hôpitaux japonais évitent souvent le chiffre pour numéroter les chambres. On parle donc moins d'une croyance chinoise que d'un accident linguistique partagé par toute une aire culturelle.

Les francophones connaissent des mécanismes comparables, en plus modeste. On ne s'assied pas volontiers à treize à table, on hésite à offrir un couteau. Personne ne demande d'explication rationnelle, on fait autrement, et voilà.

Où le chiffre disparaît pour de bon

L'immobilier est le terrain le plus visible. Beaucoup de tours résidentielles récentes sautent le quatrième étage, parfois aussi le quatorzième et toute la série des quarante, en général avec le treizième au passage puisqu'il faut bien contenter aussi les acheteurs étrangers. Le résultat donne des immeubles dont le dernier bouton d'ascenseur annonce un chiffre bien supérieur au nombre réel de niveaux.

L'hôtellerie suit, surtout dans les établissements qui visent une clientèle d'affaires locale. Les hôpitaux aussi, pour des raisons qu'on devine sans difficulté. Dans les bâtiments publics et les constructions plus anciennes, en revanche, la numérotation suit son cours sans faire d'histoires, et personne ne s'en plaint.

Là où ça se remarque

Les numéros de téléphone
Les opérateurs proposent des séries choisies, et celles qui alignent des huit se paient. Celles qui accumulent les quatre se bradent, ou restent au fond du stock.
Les plaques d'immatriculation
Dans plusieurs villes, les combinaisons jugées favorables font l'objet d'enchères. La logique est la même que pour les numéros de téléphone, en plus public.
Les prix affichés
On voit souvent des montants qui se terminent par huit là où un commerçant français mettrait un neuf. Le réflexe est commercial autant que symbolique.
Les dates
Ouverture d'un commerce, signature, mariage : le calendrier se choisit, et certaines dates se remplissent bien plus vite que d'autres.
Les quantités
On offre par paires, par six, par huit. Un lot de quatre passe rarement inaperçu, même chez quelqu'un qui n'y croit pas.

Le huit, ou la même mécanique à l'endroit

Si le quatre embarrasse, le huit enchante, et pour une raison strictement symétrique. Bā, le chiffre, évoque le mot qui signifie s'enrichir, prospérer. Le rapprochement est un peu plus lâche que pour sì et sǐ, il fonctionne mieux dans certains dialectes du sud, mais il s'est imposé partout.

D'où les prix en huit, les numéros de portable en huit, les adresses en huit, et une préférence marquée pour cette date-là quand il s'agit de lancer quelque chose. Le neuf, dont le nom sonne comme l'idée de longue durée, se porte bien aussi : on l'aime pour les anniversaires de mariage et les vœux de longévité.

Il faut garder la mesure. Beaucoup de gens, à Pékin comme à Chengdu, trouvent tout cela parfaitement folklorique et vivent au quatrième étage sans y penser une seconde. Mais entre deux appartements équivalents, à prix égal, l'un se vend plus vite que l'autre. Un promoteur n'a pas besoin d'y croire pour en tenir compte.

Ce que ça change quand vous êtes en face

Pour un visiteur ou un professionnel de passage, la conséquence pratique est mince mais réelle. Un cadeau s'offre par deux, six ou huit plutôt que par quatre, et cela ne demande aucun effort particulier. Une proposition commerciale gagne à ne pas afficher un montant truffé de quatre quand un arrondi voisin fait l'affaire. Une date de signature peut s'ajuster sans que personne n'ait à expliquer pourquoi.

Le plus délicat n'est pas de respecter l'usage, c'est de savoir en parler. Beaucoup d'interlocuteurs chinois s'attendent à ce qu'un étranger ignore la chose, et certains sont mal à l'aise à l'idée de passer pour superstitieux devant lui. Poser la question sur le ton de la curiosité amusée, plutôt que sur celui de l'enquête ethnographique, désamorce très bien la gêne. C'est exactement le genre de réglage que l'on travaille en formation interculturelle : ajuster son ton avant d'ajuster son propos.

À l'inverse, en faire trop se voit tout de suite. Un partenaire qui expliquerait longuement avoir choisi le huit pour porter chance passerait pour quelqu'un qui a lu un guide dans l'avion. Le geste discret vaut mieux que le geste commenté.

Reste le plaisir de l'oreille. Une fois qu'on a entendu la différence entre sì et sǐ, on commence à repérer les autres échos dont la langue est pleine, et une bonne moitié des blagues chinoises devient soudain compréhensible. C'est même l'une des meilleures raisons de se mettre au mandarin : ce n'est pas une langue difficile, c'est une langue qui se joue de ses propres sons.

Questions fréquentes

Pourquoi le chiffre quatre porte-t-il malheur en Chine ?

Parce qu'en mandarin, quatre se dit sì et mort se dit sǐ. Les deux syllabes ne diffèrent que par le ton, et à l'oreille elles se ressemblent beaucoup. Cette proximité sonore existe aussi en cantonais, en japonais et en coréen, où le mot pour quatre vient du chinois. Il ne s'agit pas d'une croyance sur le chiffre lui-même, mais d'un malaise devant le mot, entretenu par des siècles d'usage.

Est-ce que tous les immeubles chinois sautent le quatrième étage ?

Non, loin de là. C'est fréquent dans l'immobilier résidentiel haut de gamme, les hôtels et certains hôpitaux, beaucoup plus rare dans les bâtiments publics et les constructions anciennes. Selon les endroits, on saute le 4, le 13, le 14 et parfois toute la série des étages en quarante. D'autres immeubles numérotent tout normalement sans que personne ne s'en émeuve.

Le chiffre huit est-il vraiment considéré comme porte-bonheur ?

Il est apprécié pour la même raison sonore, en sens inverse : huit se dit bā, et le mot évoque celui qui signifie s'enrichir, prospérer. Cette association se voit dans les prix, les numéros de téléphone, les plaques d'immatriculation et les dates choisies pour ouvrir un commerce. Le neuf, associé à la durée, jouit aussi d'une bonne réputation. Là encore, l'attachement varie beaucoup d'une personne à l'autre.

Faut-il éviter d'offrir quatre objets à un partenaire chinois ?

C'est une précaution simple et gratuite, donc autant la prendre. On offre plutôt par deux, six ou huit, et on évite les lots de quatre comme on éviterait, en France, d'offrir des chrysanthèmes pour un anniversaire. Quelques autres cadeaux traînent une mauvaise réputation, notamment l'horloge et le parapluie, pour des raisons de jeu de mots comparables. Personne ne vous en tiendra rigueur si vous vous trompez, mais le détail se remarque.

Ce genre de jeu de mots est-il courant en chinois ?

Très courant, parce que la langue compte beaucoup de syllabes identiques ou proches distinguées par le ton et le caractère écrit. L'homophonie nourrit les blagues, la publicité, les vœux du Nouvel An et une bonne partie de l'humour en ligne. Le poisson servi au réveillon, par exemple, doit son rôle au fait que son nom sonne comme celui de l'abondance. Apprendre le mandarin, c'est aussi apprendre à entendre ces échos.

Pour aller plus loin

Dans le dossier Questions

Le mandarin commence par l'oreille.Les tons font le reste.

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