Que veut vraiment dire un Britannique quand il dit « interesting » ?

Les tableaux de traduction qui circulent sur les réseaux vous diront que cela veut dire non. C'est faux une fois sur deux, et cette moitié-là coûte aussi cher que l'autre. Le mot ne porte aucun sens fixe : tout se joue dans les dix secondes qui suivent.

Berlitz FranceCodes et malentendus7 minutes de lecture

Dans un petit bureau londonien, deux collègues à la fin d'une discussion : l'un se penche sur un ordinateur portable en montrant l'écran, l'autre écrit une ligne courte dans un carnet, une théière posée à côté.
Le geste qui tranche tient dans cette ligne de carnet. Ce qui a été écrit devant tout le monde a été accepté ; le reste attendra un autre jour.

Vincent présente une refonte de processus à ses collègues de Londres. À la fin, Rachel dit : « That's interesting. » Elle sourit, elle a l'air sincère, et elle enchaîne sur le point suivant de l'ordre du jour.

Vincent a lu quelque part que ce mot signifiait non. Il repart donc persuadé d'avoir été rejeté, et passe la semaine à préparer une contre-proposition dont personne n'avait besoin.

Trois semaines plus tôt, sur un autre projet, la même Rachel avait dit exactement la même phrase, puis avait posé deux questions et demandé les chiffres. C'était un oui. Le mot était identique ; tout le reste ne l'était pas.

L'essentiel

  • « Interesting » n'a pas de sens fixe. Ce n'est pas un code à décrypter mais une case vide, qui laisse à son auteur le temps de décider et la possibilité de ne pas s'engager.
  • Trois indices donnent le sens réel : la question qui suit, ou son absence ; ce qui est écrit devant vous ; et ce que devient le sujet dans la minute qui suit.
  • Le vocabulaire britannique de l'évaluation fonctionne par atténuation. « Quite good » est plus tiède que « good », « not bad » est un compliment réel, et « brave » ou « bold » appliqués à une idée signalent presque toujours un doute sérieux.

Le mot n'est pas un code

Il existe un tableau très diffusé qui met en regard ce que dit un Britannique et ce qu'il veut dire. Il est drôle, il circule depuis des années sous des attributions variables, et il fait plus de mal que de bien parce qu'il transforme des tendances en équivalences fixes.

S'il suffisait de traduire « interesting » par « non », le problème serait résolu depuis longtemps : il serait devenu un mot ordinaire, avec un sens ordinaire, et l'on aurait cessé de l'employer. Ce qui rend ce vocabulaire utile à ceux qui l'emploient, c'est précisément qu'il ne tranche pas.

Le mot sert donc à trois choses à la fois, et c'est cette polyvalence qui déroute. Il accuse réception sans engager. Il donne du temps à celui qui parle, qui n'a peut-être pas encore d'avis. Et il laisse ouverte la possibilité d'un refus qui n'aura jamais à être prononcé.

Autrement dit, il n'est pas là pour cacher une opinion. Il est souvent là parce qu'aucune opinion n'a encore été formée, et parce que dans cette culture professionnelle, dire son avis avant de l'avoir arrêté est une imprudence.

Les trois indices qui décident

Puisque le mot ne dit rien, il faut lire ailleurs. Trois indices sont fiables, ils se repèrent en dix secondes, et ils ne demandent aucune connaissance particulière de la culture britannique.

Ce qu'il faut observer juste après

La question qui suit, ou son absence
Une question de mise en œuvre, sur le coût, le calendrier ou les personnes, signale un intérêt réel : on ne calcule pas la faisabilité de ce qu'on écarte. Aucune question, en revanche, veut dire que le sujet est clos.
Ce qui est écrit devant vous
Ce qu'on note en séance a été retenu. Un point qui n'entre dans le compte rendu de personne n'existera plus le lendemain, quel que soit l'enthousiasme des mots employés.
Ce que devient le sujet dans la minute
S'il est repris par quelqu'un d'autre, il est vivant. S'il est suivi d'un enchaînement immédiat sur autre chose, il vient d'être rangé, poliment et définitivement.
Ce qui se passe hors de la salle
Une remarque au moment de sortir, une réponse à votre courriel le soir même, une proposition de « quick chat » : ce sont là des signaux forts, souvent plus fiables que tout ce qui a été dit en réunion.

Le vocabulaire de l'évaluation

« Interesting » appartient à une famille, et connaître la famille sert davantage que de connaître le mot. Le principe général est celui de l'atténuation : le registre britannique tend à sous-jouer l'enthousiasme comme la critique, et l'écart entre deux formulations voisines est plus grand qu'il n'y paraît.

Une conséquence contre-intuitive pour un francophone : les compliments les plus sincères sont souvent les plus modestes. « Not bad at all » venant de quelqu'un qui connaît le sujet vaut mieux qu'un « fantastic » distribué à toute la salle.

Une autre concerne les adjectifs valorisants appliqués à une décision plutôt qu'à un travail. « Brave », « bold », « ambitious » ne complimentent pas votre audace : ils signalent que le risque est jugé élevé, et que celui qui parle ne compte pas le porter avec vous.

Un dernier mot, sur « quite », qui se comporte à l'inverse dans les deux grands anglais. En anglais britannique, il atténue le plus souvent, et « quite good » est tiède. En anglais américain, il renforce plutôt, et la même formule sonne comme un compliment. L'intonation module beaucoup, et c'est le genre de nuance qui ne s'installe qu'à l'usage.

Ce que vous entendez, ce qu'il faut vérifier

La colonne de droite n'est pas une traduction : c'est ce qu'il faut faire dans la minute qui suit. Le but n'est pas de décoder, il est d'obtenir une décision sans mettre personne en difficulté.

  • « That's interesting. »

    « Glad it's useful. Shall I put together a one-pager, or is it not the right moment? »

    Vous proposez vous-même la porte de sortie, ce qui rend le refus peu coûteux. La réponse tranche entre les deux sens du mot en une phrase, et personne n'a eu à vous contredire.

  • « We should definitely look at this at some point. »

    « Would it help if I brought it back at the November review? »

    Un horizon vague est un classement. Proposer une échéance précise force la réponse à s'engager ou à décliner, et décliner sur une date coûte beaucoup moins que décliner sur une idée.

  • « I have just a few minor comments. »

    « Happy to go through them now, or would you rather send them over? »

    Les remarques mineures ne le sont pas toujours, et l'atténuation porte ici sur la forme, pas sur le fond. Demander à les entendre en détail est parfaitement normal et n'a rien d'insistant.

  • « That's a brave decision. »

    « What's the part that worries you most? »

    Brave signale un risque perçu, rarement une admiration. Poser directement la question du risque transforme une réserve tue en information exploitable, et l'interlocuteur répond presque toujours.

Ce qu'il ne faut surtout pas faire

Première erreur : imiter le registre. Un francophone qui se met à multiplier les atténuations sonne faux, et cela s'entend d'autant plus qu'il les place au mauvais endroit. On peut parfaitement rester direct au Royaume-Uni : ce qui est attendu, c'est de comprendre l'autre, pas de lui ressembler.

Deuxième erreur : demander la clarté frontalement. « So is that a yes or a no? » met votre interlocuteur exactement dans la situation qu'il avait organisée pour l'éviter, et il répondra par une atténuation supplémentaire. La bonne question porte sur l'étape suivante, jamais sur l'avis.

Troisième erreur : conclure trop vite au rejet. C'est l'erreur de Vincent, et elle coûte parfois plus cher que l'excès d'optimisme, parce qu'on retire soi-même une proposition qui n'avait pas été refusée.

La règle qui résume tout : ne demandez pas ce qu'on pense, demandez ce qu'on fait ensuite. Une culture qui rend le refus difficile à dire ne rend pas les décisions impossibles à prendre, elle déplace seulement l'endroit où elles se prennent. C'est le même mécanisme que celui du refus américain qui n'emploie jamais le mot non, avec un vocabulaire différent.

Ce qui se travaille

Rien de tout cela n'est une question de niveau. Vincent comprenait chaque mot de la réunion, et c'est précisément ce qui rendait le malentendu invisible : quand la langue est bonne, personne ne soupçonne qu'on ne s'est pas compris.

Ce qui se travaille est plus précis : entendre une réserve dans une phrase enthousiaste, formuler une relance qui ne mette personne en difficulté, proposer une échéance sans avoir l'air d'insister. Ce sont des automatismes de situation, et ils s'obtiennent en les pratiquant, ce qui est le principe de la méthode Berlitz.

Un cours d'anglais professionnel en fait un exercice ordinaire, et les formations interculturelles traitent ce que la langue seule ne transmet pas. Le reste du dossier britannique complète le tableau, notamment l'art du désaccord poli et le courriel britannique, qui obéit aux mêmes règles à l'écrit.

Questions fréquentes

« Interesting » veut-il toujours dire non ?

Non, et c'est l'erreur que propagent les tableaux de traduction. Le mot n'a pas de sens fixe : il accuse réception sans engager. Ce qui décide de son sens est ce qui suit, une question de mise en œuvre pour un oui, un silence et un changement de sujet pour un non.

Comment obtenir une réponse claire sans paraître insistant ?

En posant la question sur l'étape suivante plutôt que sur l'avis. « Shall I bring this back at the November review? » demande une décision de calendrier, ce qui est facile à accorder comme à refuser, alors que « is that a yes? » demande à quelqu'un de vous refuser en face.

Faut-il adopter ce registre atténué quand on travaille avec des Britanniques ?

Ce n'est pas nécessaire, et l'imitation maladroite se remarque. Ce qui est attendu, c'est de savoir lire l'autre. Rester direct est parfaitement accepté, à condition de ne pas confondre la politesse de vos interlocuteurs avec de l'approbation.

« Not bad » est-il un compliment ?

Oui, et souvent un vrai. Le registre britannique sous-joue l'enthousiasme, donc les éloges les plus sincères sont fréquemment les plus modestes. « Not bad at all » venant de quelqu'un qui connaît le sujet vaut mieux qu'un superlatif distribué à toute la salle.

Que signifie « brave » quand on parle d'un projet ?

Presque toujours que le risque est jugé élevé et que celui qui parle ne compte pas le porter avec vous. La bonne réaction n'est pas de remercier du compliment mais de demander ce qui inquiète précisément, question à laquelle on vous répondra volontiers.

Pour aller plus loin

Dans le dossier Royaume-Uni

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