Il pleut sur le Mall, comme souvent. De l'autre côté de la grille, trois gardes attendent la relève, immobiles, et l'un d'eux porte sur la tête un objet de plus de quarante centimètres de haut, en fourrure noire, qui absorbe la pluie et l'alourdit à chaque minute.
La question que tout le monde se pose devant cette scène n'est pas historique. Elle est pratique : à quoi cela sert-il ?
La réponse tient en deux temps. Cela a servi, très concrètement, pendant une période assez courte. Puis cela a cessé de servir, et c'est précisément à ce moment-là que la tradition a commencé.
L'essentiel
- Le bonnet vient des compagnies de grenadiers du XVIIIe siècle : sa hauteur servait à grandir la silhouette et à impressionner l'adversaire, à une époque où l'infanterie s'affrontait à découvert et à courte distance.
- Les Grenadier Guards britanniques y sont attachés depuis Waterloo, où ils ont affronté la Garde impériale française. L'uniforme est devenu commémoratif au moment où il cessait d'être utile au combat.
- Il est toujours en poil d'ours noir véritable, ce qui fait l'objet d'une controverse ancienne et régulièrement relancée ; plusieurs alternatives synthétiques ont été testées sans jamais remplacer l'original.
Un objet qui a d'abord servi à quelque chose
Les grenadiers étaient, au XVIIIe siècle, les soldats chargés de lancer les grenades. On les choisissait grands et robustes, et on les plaçait en première ligne. Leur coiffe haute prolongeait cet effet : à cinquante mètres, dans la fumée, une troupe qui paraît d'une demi-tête plus grande produit une impression, et une impression, sur un champ de bataille de cette époque, fait partie de l'armement.
Cette logique explique aussi la couleur. Le noir ne se salit pas visiblement, il tient l'alignement d'une ligne à l'œil, et il contraste avec la tunique rouge de façon à ce que le régiment se reconnaisse de loin.
L'affaire aurait pu s'arrêter là, comme pour la plupart des coiffes militaires du siècle, qui ont disparu avec les tactiques qui les justifiaient. La poudre sans fumée, la portée des armes et la nécessité de ne plus se faire voir ont eu raison de tout ce qui dépassait.
Waterloo, et le basculement dans la mémoire
L'attachement britannique à ce bonnet se rattache à Waterloo, où le régiment qui allait porter le nom de Grenadier Guards a affronté la Garde impériale française. La coiffe est devenue le signe d'un fait d'armes plutôt qu'un équipement.
Ce basculement est le cœur de l'affaire, et il vaut bien au-delà de cet objet. Une tradition ne naît presque jamais au moment où une pratique est utile. Elle naît au moment où cette pratique cesse de l'être, et où l'on décide de la garder quand même.
C'est pourquoi la question « à quoi ça sert » ne reçoit jamais de réponse satisfaisante devant la grille de Buckingham. L'objet ne sert plus à ce pour quoi il a été conçu ; il sert à rappeler qu'il a servi, ce qui est une fonction parfaitement réelle mais d'une autre nature.
Les gardes, eux, ne sont pas des figurants. Ce sont des militaires en service, affectés à une garde cérémonielle qui reste une garde. Les mêmes régiments ont été déployés en opérations, et le contraste entre les deux images surprend souvent les visiteurs.
La controverse, qui est plus ancienne qu'on ne croit
Le bonnet est fait de vraie fourrure d'ours noir d'Amérique du Nord. Le sujet revient régulièrement au Parlement britannique et dans la presse, porté par des associations de protection animale, et il ne date pas des dernières années : il traverse plusieurs décennies.
L'argument officiel a longtemps été technique. Les alternatives synthétiques testées ne se comportaient pas de la même façon sous la pluie, ne vieillissaient pas comme la fourrure et se distinguaient à l'œil en formation. La mise au point d'un substitut jugé équivalent a fait l'objet de travaux répétés.
L'argument moins avouable est celui du symbole. Un bonnet en synthétique reste un bonnet ; c'est la continuité de l'objet qui porte la commémoration, et l'interrompre reviendrait à la clore. C'est exactement le genre de raisonnement que les traditions produisent, et il n'a rien d'irrationnel une fois qu'on admet ce que la tradition fait.
- « Ils n'ont pas le droit de bouger »
- Ils marchent, se déplacent régulièrement le long de leur poste, et un garde peut parler pour donner un ordre ou écarter quelqu'un. L'immobilité fait partie du maintien, elle n'est pas une règle absolue.
- « C'est un uniforme unique »
- Plusieurs régiments assurent cette garde, et ils se distinguent par des détails : l'espacement des boutons sur la tunique, la couleur et la position du plumet sur le bonnet. Les Britanniques les lisent, les visiteurs presque jamais.
- « Le bonnet est un casque »
- Il ne protège de rien. C'est une coiffe de parade, lourde et chaude, et les malaises pendant les longues stations debout sous le soleil sont un sujet connu de l'encadrement.
Ce que cela dit de la langue anglaise
Le rapport britannique à la tradition n'est pas seulement affaire d'uniformes, et c'est là que la curiosité rejoint l'apprentissage. Une langue conserve elle aussi des formes qui ne servent plus à ce pour quoi elles ont été faites, et qu'on garde parce qu'elles disent autre chose.
L'anglais professionnel en est plein. Des formules de politesse qui n'expriment plus la déférence qu'elles portaient, des atténuations rituelles qui ne signalent plus un doute réel, des tournures indirectes qu'un francophone prend au premier degré. Elles fonctionnent comme le bonnet : la fonction d'origine a disparu, l'usage est resté, et il faut le connaître pour ne pas se tromper de lecture. C'est ce que travaille un cours d'anglais fondé sur l'usage plutôt que sur la règle.
C'est aussi pourquoi apprendre une langue en la traduisant conduit à des impasses. « Interesting » se traduit sans difficulté, et ne veut pas dire ce que le mot français veut dire quand un Britannique l'emploie en réunion. Ces décalages relèvent des codes culturels autant que de la langue.
Questions fréquentes
Les bonnets sont-ils vraiment en poil d'ours ?
Oui, en fourrure d'ours noir d'Amérique du Nord. Des alternatives synthétiques ont été développées et testées à plusieurs reprises, sans avoir remplacé l'original à ce jour. Le sujet revient régulièrement dans le débat public britannique.
Les gardes ont-ils le droit de parler ?
Oui, dans l'exercice de leur fonction. Ce sont des militaires en service et non des figurants : ils donnent des ordres, se déplacent le long de leur poste et peuvent intervenir. L'immobilité relève du maintien, pas d'une interdiction absolue.
Pourquoi la tunique est-elle rouge ?
Le rouge est une couleur d'uniforme britannique très ancienne, antérieure à ce régiment, retenue à l'origine pour des raisons de coût et de disponibilité des teintures autant que de visibilité. Elle a survécu pour les mêmes raisons que le bonnet : elle est devenue un signe.
Peut-on assister à la relève de la garde ?
Oui, elle est publique et se tient selon un calendrier qui varie avec la saison et la météo. Mieux vaut vérifier le jour même auprès d'une source officielle : les horaires changent et les annulations pour intempéries sont fréquentes.
